Bruxelles, 28/06/2015 (Agence Europe) - L'économiste français du think tank Bruegel, Nicolas Véron, ne croit pas à une contagion immédiate de la crise actuelle. Mais une sortie de la Grèce de la zone euro représenterait un véritable échec politique et fragiliserait, à long terme, la construction européenne (propos recueillis par Mathieu Bion)
Agence Europe: Que va-t-il se passer ce lundi en Grèce?
Nicolas Véron - La situation est extrêmement volatile. La décision d'engager ce référendum a été prise de manière inattendue par le premier ministre grec. Il y a énormément d'éléments d'incertitude. Sur le référendum lui-même parce qu'il s'agit de poser une question sur un sujet qui, à la fin la semaine, n'existera plus. Nous sommes dans une situation inédite, imprévisible, comme on l'a vu avec les retraits de numéraire dans les banques grecques pendant le week-end.
La Grèce se dirige-t-elle vers un accident de paiement mardi 30 juin?
Il est à peu près clair que la Grèce ne va pas payer son échéance du FMI mardi. La question est: quelles en seraient les conséquences? Le FMI a été assez clair: il déclarerait la Grèce en défaut de paiement. Pour autant, ceci n'a pas de conséquences mécaniques pour les agences de notation, ni nécessairement sur la politique de liquidités qui est apportée par l'Eurosystème aux banques grecques. Donc, c'est une étape nouvelle, cela ne fait aucun doute, mais c'est seulement un des éléments de la partie très complexe qui se joue en ce moment.
Si la BCE refuse, à un moment donné, de maintenir les liquidités d'urgence aux banques grecques, que va-t-il se passer concrètement cette semaine en Grèce?
La question est: la Banque de Grèce peut-elle continuer d'envoyer des euros aux banques grecques qui permettent de remplir les distributeurs automatiques de billets? Les retraits d'argent ne se font pas que par ce biais, mais c'est l'élément le plus visible. Si l'Eurosystème décidait d'approuver une extension sans augmenter, voire de réduire, l'octroi de liquidités aux banques grecques, on aurait de plus en plus de distributeurs vides qui ne pourraient être réapprovisionnés.
Y a-t-il un risque de contagion de la crise grecque à d'autres pays de la zone euro?
D'une certaine manière non à court terme, parce que la politique d'assouplissement quantitatif - le quantitative easing - que la BCE a mis en place depuis mars met en quelque sorte les marchés financiers sous anesthésie. En raison de cette politique, il n'y aura pas le type de contagion qu'on avait vue pendant les années 2010-2011 sur les marchés de dette souveraine. Pour autant, il ne fait aucun doute qu'une sortie de la Grèce de la zone euro fragiliserait énormément la monnaie unique face à des chocs futurs dont il est difficile de prévoir la séquence. Mais la zone euro, une fois qu'il aurait été prouvé qu'elle est une construction réversible, deviendrait automatiquement beacoup plus fragile. C'est cela le vrai enjeu de ce qui se passe actuellement.
Quelles sont les mesures, hors celles de la BCE, que la zone euro pourrait activer pour garantir la stabilité financière?
Une fois qu'un pays serait sorti de la zone euro, on peut imaginer qu'elle rende sa construction différente, plus robuste, d'une manière qui empêcherait la séquence qui se produit. Je pense notamment à ce que les '5 présidents' des différentes institutions européennes ont proposé la semaine dernière, comme la création d'une garantie européenne des dépôts bancaires.
Cela dit, il faut reconnaître que la crise grecque est avant tout de nature politique et que, tant qu'on ne changera pas les structures politiques de l'Union européenne, nous resterons avec cette fragilité qui sera peut-être fatale, puisqu'un scénario de démembrement de la zone euro n'est pas à exclure une fois qu'il aura été prouvé que la zone euro est quelque chose de réversible.
Qui aurait le plus à perdre d'une sortie de la Grèce de la zone euro?
Tout le monde. C'est un jeu à sommes négatives. Les Grecs ont beaucoup à y perdre, je crois que c'est une évidence, mais les Européens aussi. C'est pour cela qu'il est tout à fait tragique qu'on soit, en ce moment, en train de discuter de cette alternative. Après, on peut rejeter la faute sur le gouvernement grec ou les créanciers de la Grèce. La réalité, c'est que ce serait un échec collectif d'une dimension tout à fait considérable.
Existe-t-il une sortie par le haut de la crise actuelle?
Il y a toujours des scénarios de sortie de crise par le haut. Si le référendum a effectivement lieu, je souhaite personnellement que les électeurs grecs votent 'oui'. Ce serait une manière de se remettre sur une voix beaucoup plus positive de discussion.
Si les électeurs grecs votent 'oui', le gouvernement sera-t-il forcément remanié?
C'est une bonne question de politique intérieure grecque. Gardons en tête qu'il va se passer beaucoup de choses dans les prochains jours, l'échéance de dimanche prochain demeurant très éloignée à la vitesse des développements actuels. Le gouvernement de Syriza a indiqué qu'il souhaitait une victoire du 'non'. Il a aussi indiqué que la parole appartenait aux électeurs grecs et qu'il tirerait les conséquences du résultat du référendum. En supposant que le référendum ait lieu.
Le conflit de légitimités démocratiques aux niveaux national et européen est flagrant. Quelles mesures faciliteraient l'acceptation, par les peuples, de décisions prises au niveau européen?
Il est évident que la gouvernance actuelle au niveau européen n'est ni stable ni efficace et ne permet pas de surmonter les crises dans des conditions acceptables. Les citoyens ont des raisons d'être insatisfaits de la manière dont ils sont gouvernés. Il y a un problème de déficit démocratique. Je pense qu'on a fait un grand progrès avec l'épisode de l'élection de M. Juncker à la présidence de la Commission européenne, en application du vote des citoyens aux élections européennes. Ce n'est pas suffisant. L'efficacité des institutions européennes, leur capacité à prendre des décisions et, revers de la même pièce, leur légitimité vis-à-vis des électeurs sont des questions à l'ordre du jour depuis très longtemps mais la crise grecque leur donne une acuité nouvelle.