La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a expliqué, jeudi 10 septembre, à l’occasion du Sommet de Paris sur l’Espace, que les décisions prises maintenant « façonneront » la place des Européens dans l'espace « pour les décennies à venir ».
Selon elle, l’Europe doit être « assez forte pour agir de manière autonome, mais assez confiante pour collaborer avec d'autres ». « Car le potentiel immense de l'espace ne pourra se concrétiser que si nous travaillons ensemble », a-t-elle prévenu, rappelant que l’espace représentait une frontière majeure pour la prospérité européenne, sa sécurité et son indépendance.
Et pour rester à l'avant-garde, l'Europe doit agir de concert, investir massivement et transformer son marché en un atout concurrentiel. L'économie spatiale mondiale devrait presque tripler d'ici 2035, passant d'environ 630 milliards de dollars aujourd'hui à près de 1 800 milliards de dollars.
Ainsi, Ursula von der Leyen a plaidé pour que la Commission, l'Agence spatiale européenne (ESA) et les gouvernements nationaux mettent leurs forces en commun. « Nos industries réclament une demande claire et prévisible afin de disposer des certitudes nécessaires pour investir et monter en puissance », a-t-elle rappelé.
Un avis partagé par le président français, Emmanuel Macron, hôte du sommet. Il a appelé la Commission à présenter, dans le prochain cadre financier pluriannuel (CFP) de l'UE, « un mécanisme européen d'agrégation des lancements institutionnels » réunissant les besoins de la Commission, de l'Agence spatiale européenne, des États membres et, « lorsque cela est pertinent, des partenaires de sécurité ».
Selon lui, une telle programmation pluriannuelle devra s'accompagner d'un prix institutionnel européen pour structurer durablement l'offre européenne d'accès à l'espace et donner à la chaîne industrielle la visibilité dont elle a besoin pour investir. « Si l'Europe ne joue pas ensemble, si elle ne joue pas ensemble pour sécuriser ses volumes, avoir cette visibilité et sécuriser ses lancements institutionnels, elle ne pourra pas construire sa compétitivité », a prévenu le président, qui a aussi insisté sur la préférence européenne. « Pour renforcer l'écosystème industriel, nous devons lui dédier tout le marché institutionnel européen sans exception et flécher la commande publique vers nos acteurs », a précisé Emmanuel Macron.
Afin de décloisonner l'accès aux données, produits et services spatiaux civils et militaires, le président français a annoncé également le lancement d’une place de marché européenne des capacités spatiales duales, ouverte aux partenaires européens et à l'OTAN. Il a souhaité que, dès 2027, cette place de marché ait référencé une cinquantaine d'entreprises françaises et européennes.
Investir davantage. Mme von der Leyen, de son côté, a appelé à des investissements d’envergure. Elle a rappelé que le mécanisme d’investissement Cassini mobilisait 2 milliards d’euros de capital-risque au profit des entreprises spatiales européennes et le nouveau fonds 'Scaleup Europe', de 5 milliards d'euros, investissait dans des technologies stratégiques pour lesquelles l'Europe a besoin de champions mondiaux, notamment dans le secteur spatial. Par ailleurs, la Commission a proposé une enveloppe de 131 milliards d'euros pour la défense, la sécurité et l'espace dans le prochain CFP, un budget soutenu par Emmanuel Macron, qui a lui-même annoncé un investissement de son pays de 20 milliards d'euros jusqu'en 2030 dans le domaine spatial.
La présidente a aussi mis en avant la nécessité d’un marché unique européen de l’espace. La Commission actualise également sa politique de concurrence avec une révision des lignes directrices sur le contrôle des concentrations afin qu'elles reconnaissent que les entreprises européennes ont besoin d'une taille critique pour investir et rivaliser à l'échelle mondiale.
« La capacité d'accéder à l'espace et d'y agir ne sous-tend pas seulement notre prospérité ; elle détermine de plus en plus notre sécurité et notre indépendance », a ajouté Ursula von der Leyen, rappelant que l’UE développait la constellation multiorbite dédiée aux communications sécurisées IRIS.
En matière de communications, M. Macron a plaidé pour le lancement d’une alliance européenne du ‘direct to device’ afin de pouvoir fournir, d’ici 2030, une offre conforme aux exigences de qualité internationale. « Cette bataille est fondamentale. Demain, le téléphone pourra rester connecté grâce à l'espace. C'est une nouvelle infrastructure essentielle. Pour cela, l'Europe possède tous les opérateurs de télécommunications, les fabricants et opérateurs de satellite, les constellations et les technologies. Il faut désormais une équipe commune, une volonté commune des investissements communs », a-t-il expliqué.
Enfin, la présidente de la Commission européenne a souligné l’importance de protéger les systèmes spatiaux « de plus en plus essentiels à nos économies et notre sécurité ». « C'est là tout l'objet de notre 'Bouclier spatial européen'. Ce bouclier rassemble nos capacités au sein d'un système européen global, offrant une meilleure connaissance de la situation et une défense renforcée contre le brouillage et l'usurpation de signal », a-t-elle expliqué. Selon Mme von der Leyen, ce bouclier, qui devrait être présenté avant la fin de l'année, doit permettre une action commune pour combler les lacunes critiques en matière de capacités, qu'il s'agisse de l'alerte précoce depuis l'espace ou de la protection de nos satellites. « Aucun État membre ne peut développer ces capacités seul. Mais ensemble, l'Europe a l'envergure nécessaire pour y parvenir », a-t-elle expliqué.
Créer l'Europe du 21e siècle. 22 États membres de l'UE ont aussi adopté une déclaration intitulée 'L'Europe comme puissance spatiale du 21e siècle, pour une politique spatiale européenne compétititive, autonome et ambitieuse'.
Selon eux, l'Europe doit agir « avec détermination » pour garantir l'autonomie stratégique de l'Europe dans l'espace, construire un marché spatial européen puissant et compétitif, renforcer un écosystème spatial européen compétitif et résilient, mais aussi renforcer la gouvernance spatiale européenne.
Voir la déclaration : https://aeur.eu/f/ndv
Engagement international sur la sécurité et la soutenabilité, Copernicus et les données scientifiques. Emmanuel Macron a annoncé, en outre, l’adoption de trois déclarations qui « engagent la communauté spatiale mondiale ».
La première concerne la sécurité et la soutenabilité de l'espace. Selon lui, cette déclaration appelle à la tenue d'une conférence pour établir une 'feuille de route' claire sur la coordination du trafic spatial. « Elle ouvre la voie à un mécanisme international de partage des points de contact entre opérateurs, première étape vers un véritable comité international », a-t-il expliqué, ajoutant qu’il s’agissait d’un enjeu crucial, en particulier pour les débris spatiaux et pour articuler les constellations futures.
Voir la déclaration : https://aeur.eu/f/ndu
La deuxième déclaration porte sur Copernicus et réaffirme que ce programme européen est un bien commun mondial. « Nous nous engageons à en garantir la continuité, à protéger les fréquences et à le maintenir ouvert », a précisé le président français.
Voir la déclaration : https://aeur.eu/f/nds
Enfin, la troisième déclaration porte sur les données scientifiques spatiales, pour lesquelles sont affirmés les principes d'accessibilité, d'ouverture et d'intégrité.
Voir la déclaration : https://aeur.eu/f/ndq
Appel à renforcer l'exploration spatiale européenne. Les ministres des États membres de l’ESA, quant à eux, ont appelé à renforcer l’exploration spatiale européenne, invitant l’Agence à préparer « sans délai » les options nécessaires pour traduire leur ambition « en une action concrète et pérenne, en vue d’une décision lors de la réunion ministérielle intermédiaire de décembre ».
Dans une déclaration commune, ils ont estimé que l’Europe, s’appuyant sur son excellence scientifique, son innovation technologique, son esprit entrepreneurial et sa tradition de coopération, devait désormais « traduire ses atouts en capacités autonomes pour l’orbite terrestre basse et en contributions significatives à l’exploration lunaire », ce qui nécessite « une action cohérente, coordonnée et opportune, à la hauteur du rythme des évolutions mondiales ».
Les ministres se disent donc déterminés à renforcer l’autonomie de l’Europe dans l’exploration spatiale là où cela importe, tout en approfondissant la coopération internationale. Ils veulent aussi développer des capacités clés garantissant la présence européenne en orbite terrestre basse et renforçant la participation européenne sur la Lune et dans son voisinage.
La promotion des approches commercialement « viables, compétitives et rentables » qui renforcent la base industrielle européenne et élargissent les possibilités d’innovation et de croissance sont aussi une priorité. Enfin, les ministres veulent veiller à ce que l’Europe demeure un partenaire fiable et indispensable « dans la prochaine grande aventure spatiale de l’humanité ».
Selon le directeur général de l’ESA, Josef Aschbacher, cet appel répond à trois objectifs : - garantir l'accès de l'Europe à l'orbite terrestre basse (LEO) et sa présence dans cette zone pour l'ère post-ISS, tant pour l'exploration habitée que robotique ; - renforcer la présence européenne sur la Lune et dans son voisinage en conjuguant des contributions significatives aux partenariats internationaux et une autonomie européenne ciblée ; - faire de l'orbite terrestre basse et de la Lune des terrains d'essai pour les technologies, les capacités et les partenariats qui, à terme, nous mèneront vers Mars et au-delà.
« Il s'agit certes d'un appel à l'exploration, mais les enjeux vont bien au-delà : ces objectifs stimuleront l'innovation, renforceront la base industrielle européenne, favoriseront le développement de technologies critiques et consolideront la sécurité ainsi que la résilience de l'Europe. C'est un projet ambitieux, mais financièrement réalisable », a plaidé Josef Aschbacher, précisant qu’il faudrait un investissement d'environ un milliard d'euros par an sur dix ans pour concrétiser cette vision.
Le président français, pour sa part, a souhaité voir « dans deux ans la première capsule cargo européenne, Nyx, s'amarrer à la Station spatiale internationale. Dans cinq ans, le premier atterrisseur lunaire européen, Argonaut, se poser à la surface de la Lune. Dans dix ans, la première capsule européenne habitée, décoller de Kourou avec à son bord des astronautes européens et d'autres nations, à l'image de la coopération qui anime la Station spatiale internationale ». (Camille-Cerise Gessant)