Près d’un mois après l’afflux qui a frappé de plein fouet l’enclave espagnole de Ceuta, au Maroc (EUROPE 13921/1), les tensions entre les États membres de l’UE sur la question migratoire sont au plus haut. L’épisode a en effet remis au premier plan les divisions sur les contrôles aux frontières et la régularisation des sans-papiers, peu après l’entrée en vigueur du Pacte sur la migration et l’asile (EUROPE 13887/8).
La situation stabilisée, aucun mouvement vers le continent européen. Entre les 30 et 31 juillet, près de 72 000 personnes ont franchi illégalement la frontière entre le Maroc et Ceuta, profitant de dysfonctionnements dont les origines sont toujours à l’étude. La quasi-totalité d'entre elles est cependant repartie vers le Maroc dans les 48 heures qui ont suivi, confrontées à la saturation des services locaux.
Selon les dernières estimations, au moins 91 personnes ont perdu la vie au cours de cet évènement, dont 80 sur le territoire espagnol et 11 du côté marocain.
Le 4 août, le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a confirmé qu’aucun déplacement vers l’Espagne continentale ou le reste de l’espace Schengen n’avait été observé.
À ce jour, au moins 2 000 migrants issus du contingent initial se trouveraient encore dans l’enclave. L’objectif prioritaire reste leur « retour rapide » vers le Maroc, a indiqué la Commission le 18 août.
L’Espagne, seule contre (presque) tous. Au-delà des potentielles failles dans la gestion des frontières extérieures de Schengen, cette crise aura surtout révélé l’ampleur des divisions européennes.
Dès le 1er août, pas moins de 22 chefs d’État ou de gouvernement, menés par l’Italie et le Danemark, ont écrit à Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, António Costa, président du Conseil européen, et Micheál Martin, Premier ministre irlandais, pour demander une réponse coordonnée et une politique plus ferme face aux franchissements irréguliers. Ils ont appelé à rejeter toute mesure susceptible de créer des « facteurs d’attraction », visant explicitement la régularisation de migrants sans-papiers menée par le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez.
Par ailleurs, les signataires se sont dits prêts à « renforcer ou réintroduire » des contrôles temporaires aux frontières intérieures de l’espace Schengen. Une menace partiellement exécutée la veille, l'Italie ayant instauré pour un mois des contrôles sur les arrivées aériennes et maritimes depuis l’Espagne.
Irrité, Pedro Sánchez avait lui-même adressé une lettre à Mme von der Leyen, dénonçant une réaction « égoïste, polarisante et illégale » de la part de pays ayant, selon lui, choisi « d’attaquer l’Espagne » plutôt que de faire jouer la solidarité européenne. Face aux critiques particulièrement véhémentes de son homologue italienne, Giorgia Meloni, le Premier ministre n’a pas manqué de rappeler que l’Espagne avait accepté d’accueillir des migrants arrivés à Lampedusa lors de la crise de 2023.
Les autorités espagnoles ont par ailleurs réfuté tout lien avec la régularisation des sans-papiers, arguant qu’elle ne concernait que les personnes présentes avant le 1er janvier 2026 et que la période de dépôt des demandes s’était achevée fin juin, avant la crise.
À noter que la France, le Portugal et le Luxembourg n’ont pas signé la lettre des 22 États membres.
La Commission établit cinq priorités pour rassurer. Le 4 août, une réunion extraordinaire des ministres européens de l’Intérieur a permis d’apaiser le conflit, du moins publiquement. D'après une source diplomatique, aucun État n’a repris l’idée, avancée par Giorgia Meloni, d’une exclusion de l’Espagne de l'espace Schengen - une hypothèse par ailleurs invalide d’un point de vue juridique.
Selon Magnus Brunner, le commissaire aux Affaires intérieures et à la Migration, les ministres présents se sont accordés sur cinq priorités politiques, formulées par Ursula von der Leyen dans sa réponse à Pedro Sánchez : intensifier la coopération avec les pays partenaires - notamment le Maroc -, accélérer les retours de migrants en situation irrégulière, développer des alertes précoces contre la désinformation, démanteler les réseaux de passeurs et, plus globalement, renforcer les frontières extérieures. Ce dernier point repose en grande partie sur le renforcement de l’agence Frontex, dont le nouveau mandat doit, justement, être présenté d’ici la fin du mois de septembre.
Une réunion informelle des ministres est prévue en septembre pour aborder tous ces enjeux, avant un débat stratégique sur la migration lors du Conseil européen d’octobre, a précisé un officiel européen lundi 24 août. Il s’agira d’aller « au-delà de simples conclusions » et de mener un véritable « dialogue stratégique ». (Justine Manaud)